Les effrayants hôteliers
Steve éteignit d’un coup sec la cacophonie du radio-réveil. Il ne supportait pas cette musique country, elle avait le don de lui donner la migraine. Mais cela faisait 22 ans qu’il habitait Cooroy et qu’il n’avait jamais songé à changer de station.
Il avait trouvé dans ce minuscule village, situé sur les hauteurs de la ville huppée de Noosa, une certaine quiétude suite au fameux incident de Denver, survenu 23 ans auparavant.
Veronica, dormait paisiblement à ses côtés lorsqu’il se leva d’un bond pour aller se préparer un café instantané. Il prépara dans un automatisme abruti, le muesli au miel pour sa femme. C’était une habitude qu’il avait prise et qu’il aimait bien entretenir sans vraiment savoir pourquoi. Il y a des ces habitudes qui nous rassurent, comme un quotidien automatique qui empêche de trop réfléchir. Car Steve avait cessé de réfléchir depuis son exil en Australie. Du moins il essayait de ne plus réfléchir, pour ne plus y penser.
D’ailleurs, il n’aimait pas qu’on lui pose trop de questions, il préférait parler sans s’arrêter, coupant la parole à quiconque qui tentait de converser avec lui.
Soudain, l’ordinateur bippa.
Steve se précipita sur le clavier pour voir ce qu’il en était. Peut-être que quelques voyageurs avaient-ils choisi son B&B pour y passer la nuit.
Un sourire se dessina sur son visage ridé, lorsqu’il vit le mail d’une certaine Barbara. Elle réservait deux nuits dans son B&B.
Dans une étrange précipitation, il alla réveiller brutalement sa femme qui dormait encore, et s’écria « On en a ! »
- « Mais que se passe-t-il ? », grommela Veronica.
- « On en a, je te dis, deux voyageurs ont réservé pour deux nuits» s’exclama Steve.
Veronica se leva alors d’un bond, ses cheveux blancs dressés sur sa tête de vieille anglaise et répondit :
- « Dépêche-toi, va dire à Beth de nettoyer la chambre ! »
- « J’y vais ! Et toi, coiffe toi, tu as une curieuse coiffure, il ne faudrait pas qu’on les effraie dès le départ »
Quelques heures plus tard, la chambre qui donnait sur le jardin luxuriant sentait les produits d’entretiens, les petits savons et les serviettes étaient disposées dans la salle de bain, Veronica avait raidi ses cheveux et sentait maintenant l’eau de Cologne bon marché.
-« J’ai laissé un message sur le portable de la petite » dit Steve du bureau. « Mais je n’ai rien compris, je n’arrive pas à identifier la langue, c’est curieux, ce langage ne ressemble à rien que je ne connaisse ».
Pourtant il connaissait un nombre incalculable de langues, grâce à sa cavale à travers de nombreux pays avant d’atterrir en terre australe.
Le téléphone de Steve sonna. Il s’empressa de répondre et entendit de l’autre côté du combiné, une voix féminine qui parlait un anglais très approximatif. Il comprit, mais non sans mal, qu’il s’agissait de Barbara qui l’informait qu’ils arriveraient aux alentours de 17h.
C’était bon, des hôtes allaient arriver d’ici quelques heures, le temps pour Veronica et Steve de préparer leur plan machiavélique…
…
Lorsqu’il entendit la voiture se garer sur le parking, Steve pinça la hanche épaisse de sa femme pour la prévenir que les hôtes étaient arrivés. Il sortit sur le perron et aperçût deux jeunes voyageurs chapeautés, le regard hagard et rougi par la fatigue de la route.
La jeune femme ressemblait exactement à ce qu’il vu sur Internet. Il avait cherché des informations sur facebook, grâce au nom indiqué sur le mail, afin de préparer son discours. Il avait scrupuleusement noté qu’elle était originaire d’Aix-en-Provence, une petite ville du Sud de la France. Se remémorant alors le message du répondeur, il en déduit que dans cette région, l’accent est si prononcé que le français n’est pas reconnaissable.
Elle était accompagnée d’un jeune homme à grande bouche, qui portait une barbe hirsute de quelques jours. Steve ricana dans sa tête, pensant à tous ses voyageurs qui se font pousser la barbe une fois les congés pris, comme si avoir des poils au menton était un attribut obligatoire pour se sentir en vacances.
Après quelques politesses et avoir montré la chambre, Steve commença à trop parler pour qu’on ne lui pose aucune question, comme à son habitude. Il parlait sans s’arrêter, racontant avoir vécu à Aix-en-Provence dans sa jeunesse pour y étudier la biologie, trichant sur son âge, et riant de toutes ses dents jaunies par la fumée d’opium.
Pendant qu’il abrutissait de paroles les deux voyageurs pour gagner leur confiance, il ne cessait de penser intérieurement au moment où il pourrait commencer à effrayer les deux jeunes gens. Car c’était ça son plaisir, effrayer les voyageurs égarés !
Il saisi le moment quand les deux français signifiaient leur envie de battre en retraite dans la chambre, disant être fatigués par les nombreux embouteillages rencontrés sur la route. « Quelle idée de faire la route un week-end de Pâques ! », pensa Steve.
Prenant soudainement une voix lugubre, Steve dit aux jeunes gens : « Faites attention aux araignées, il y en a souvent par ici… »
La jeune fille se crispa d’un seul coup, ouvrant des yeux terrorisés. C’est ce moment là qu’il adorait. Chaque fois ça lui faisait le même effet. Il lui suffisait de prononcer le mot « araignée » avec un regard dérangeant pour avoir une sorte de pouvoir maléfique sur des voyageurs innocents. Riant diaboliquement il renchérît :
« Elles ne sont pas dangereuses mais sont ENOOOORMES » .
Le jeune couple se tenait maintenant par le bras expliquant timidement à Steve leur phobie pour les araignées, et les crises d’hystéries qui accompagnent chaque vue d’une patte velue.
Steve riait de plus belle, laissant découvrir ses grosses gencives. C’était une aubaine, deux jeunes voyageurs phobiques ! Il avait touché le gros lot cette fois-ci. Ce n’était pas comme les derniers hôtes, des backpackers à gros souliers souillés par la terre, qui n’avaient peur de rien, et sentaient l’humidité. Pourtant il avait tout essayé pour les effrayer, mais en vain. Même le serpent glissé dans leur lit n’y faisait rien. Ces crétins en tatanes en avait fait leur ami, et l’avait emmené avec eux dans leur van vandalisé d’immondes graffitis.
…
Le lendemain matin, Veronica se leva juste après le départ de Steve au marché de Noosa.
Elle s’empressa d’enfiler une chemise à fleur miteuse pour aller préparer le breakkie des deux jeunes français. Elle pensa à la veille, et souriait en revoyant à la tête terrifiée des voyageurs allant se coucher la peur au ventre, à l’idée de dormir avec une énorme araignée.
Foutaises ! Comment pouvait-on avoir peur d’un si joli animal ? pensa-t-elle. Elle détestait les peureux, et surtout les peureux qui ont peur des insectes. C’était pour elle un signe de non respect de la nature, elle qui pensait être la réincarnation d’une araignée depuis son séjour dans une grotte hippie au cœur de l’Australie.
Elle pensa que Steve avait réussit son coup en les effrayant de la sorte. Elle réfléchissait maintenant à la manière dont elle allait les intimider. C’était, pour elle aussi, un passe-temps favori. Il est vrai que depuis qu’ils avaient dû fuir la police américaine suite à l’incident de Denver, elle s’ennuyait terriblement dans ce trou perdu au milieu de la forêt tropicale.
Steve et Veronica pensaient d’ailleurs partir de ce coin paumé, et avaient passé une petite annonce dans le journal national, dans l’espoir d’en retirer un petit pactol, qui pourrait leur assurer une retraite dorée à Nimbin, un village peuplé de hippies embrumés et chevelus.
Quand elle apporta le petit-déjeuner typiquement australien qu’elle avait préparé avec soin, elle demanda aux deux voyageurs ce qu’ils comptaient faire de leur journée.
Les deux français encore endormis et les yeux cernés par leur nuit, répondirent qu’ils n’en savaient rien pour l’instant. Elle saisit la balle au bond et suggéra d’aller faire un tour au lac de Boreen point.
Ce lac prisé des voyageurs en caravane, était fui des autochtones. C’était un lac venté dont l’eau était devenue violette à cause des algues qui proliféraient en profondeur. Les plus anciens disaient qu’il s’agissait d’un lac maudit par les dieux.
« C’est un lieu magnifique où vous pourrez faire du canoë » suggéra Veronica.
« Et ce lac n’est pas profond, l’eau monte à peine aux genoux des kilomètres durant, comme ça vous ne risquerez pas de vous noyer ! » pouffa-t-elle dans un élan de rire démoniaque.
Les deux voyageurs s’étaient soudainement réveillés en entendant Véronica rire de sa blague macabre. Les voyageurs ne semblaient pas avoir le même humour et regardaient maintenant Veronica de façon circonspecte.
Les deux français pétrifiés, restaient bouche bée devant Veronica qui riait de plus en plus fort. Sentant l’inconfort de la situation et ayant l’impression d’apparaître comme une sorcière australienne aux yeux des jeunes gens, elle ramassa avec précipitation les assiettes de pancake aux cranberries, et partie en toute hâte dans la cuisine pour rire la bouche ouverte vers le ciel.
Une fois la cuisine rangée, elle se dirigea vers la chambre des hôtes pour les prévenir qu’elle partait rejoindre Steve au marché. Elle avança à pas feutrés pour écouter ce que faisaient les deux voyageurs.
Cachée derrière la porte, son lobe pendant collé contre le bois, elle les entendit plier bagage rapidement, comme dans un affolement incontrôlé. Elle eu alors un sentiment de satisfaction intense, comme une fin de journée de travail bien fait, à l’idée d’avoir réussi, elle aussi, à terrifier odieusement ces candides voyageurs, et senti comme une vague de bonheur la submerger.






Après Cul de Sac de Kennedy, t’essaies de nous faire flipper encore plus pour que personne ne vienne vous voir en Australie… Et ben on viendra quand même!
Et flûte !
Ne dites pas à vos mère que vous faites un Trip en Australie, elles vous croient dompteurs de tigres au Soudan…
J’ai eu peur que tu ne termines cette effroyable expérience comme un remake de “Psychose”… avec ce tenancier de motel parodiant Anthony Perkins et rejouant la scène sanguinolente à travers le rideau de douche de la salle de bain… Brrrrr